CLIMAT, INDUSTRIE, POUVOIR D’ACHAT : QUEL CONTRAT D’INVESTISSEMENT POUR 2027 ?

Le débat sur la transition écologique souffre depuis plusieurs années d’un étrange paradoxe. On parle beaucoup d’objectifs, de normes, de technologies et de milliards, mais beaucoup moins de la manière très concrète dont la transformation doit être financée, organisée et rendue acceptable pour ceux qui la vivent. Or c’est probablement là que se jouera une bonne partie de sa réussite.

La France doit simultanément décarboner son économie, réindustrialiser, adapter ses infrastructures à un climat qui change déjà, préserver son pouvoir d’achat et retrouver des marges de manoeuvre budgétaires. Aucun de ces objectifs n’est absurde pris séparément. Le problème commence lorsqu’on fait semblant de pouvoir les poursuivre indépendamment les uns des autres.

La transition climatique n’est pas seulement une politique environnementale. Elle implique un immense programme d’investissement.

I4CE (Institute for Climate Economics) estime que les investissements relatifs au changement climatique  ont atteint 102 milliards d’euros en France en 2024 et qu’il faudrait les augmenter d’environ 87 milliards par an à l’horizon 2030 pour suivre la trajectoire nationale. La Direction Générale du Trésor arrive, avec une méthodologie différente, à un ordre de grandeur d’environ 110 milliards d’euros d’investissements bas-carbone supplémentaires par an en 2030 par rapport à 2021.

Dans le même temps, la situation des finances publiques interdit de répondre simplement : « l’État paiera ». Le déficit public a représenté 5,1 % du PIB en 2025 et la dette publique 115,7 % du PIB à la fin de l’année ; elle atteignait 117,5 % au premier trimestre 2026.

La vraie question politique n’est donc plus seulement de savoir combien investir. Elle est de déterminer où l’argent public est indispensable, où le capital privé peut prendre le relais, qui supporte le risque et comment éviter que la transition ne devienne soit une machine à subventions, soit une facture supplémentaire envoyée aux ménages.
C’est peut-être le contrat qu’il faudrait clarifier avant 2027.

Planifier, sans prétendre tout administrer

La France affiche parfois une étrange conception de la planification : annoncer des objectifs à dix ans tout en modifiant les règles tous les dix-huit mois. Or un industriel qui construit une usine, un énergéticien qui investit dans un réseau ou un ménage qui rénove son logement n’investissent pas sur la durée d’une loi de finances.

La première question à mettre au débat pourrait donc être celle de contrats de transformation à dix ans, secteur par secteur : acier, chimie, automobile, bâtiment, agriculture, transports, énergie. L’État y fixerait des trajectoires relativement stables en matière de carbone, d’énergie, d’infrastructures et de compétences. Les entreprises sauraient alors dans quel environnement investir.
Planifier ne signifie pas choisir depuis un bureau ministériel chaque technologie ou chaque entreprise. Cela signifie donner suffisamment de visibilité pour que ceux qui investissent puissent le faire.

Le sujet énergétique l’illustre assez bien. RTE (le gestionnaire du réseau public de transport d’électricité haute tension en France métropolitaine) considère aujourd’hui que la France dispose d’une production électrique bas-carbone abondante et d’une situation favorable pour accélérer l’électrification de l’industrie, des transports et du bâtiment. Pourtant, une partie importante des projets industriels ayant déjà demandé un raccordement au réseau reste encore à concrétiser.
Nous avons donc parfois moins un problème de production d’électricité qu’un problème de passage du projet au chantier.

Utiliser l’argent public pour rendre investissable, et non pour tout payer

C’est ici que la finance climat devient intéressante.
Elle ne devrait pas consister principalement à distribuer des labels verts. Son rôle est de comprendre pourquoi un investissement utile à la collectivité ne trouve pas spontanément son financement : rendement insuffisant, risque technologique, incertitude réglementaire, durée trop longue ou investissement initial trop important.

Plutôt que de subventionner systématiquement une partie du coût, une autre approche mériterait d’être davantage explorée : une garantie publique de transformation.
Lorsqu’une usine doit électrifier un procédé, installer du stockage, changer ses équipements ou développer une technologie moins carbonée, l’État pourrait prendre en charge une partie précisément identifiée du risque plutôt qu’une partie indifférenciée de l’investissement. Une garantie, un prêt subordonné ou une couverture temporaire de certains risques peut parfois mobiliser plusieurs euros privés pour un euro public.
Dans cette perspective, l’État ne remplacerait pas l’investisseur. Il rendrait finançable ce que le marché considère encore comme trop risqué.
Cela suppose évidemment une contrepartie : mesurer les résultats obtenus, les émissions réellement évitées, les investissements effectivement réalisés, les emplois et les capacités industrielles créés. L’argent public ne doit pas rémunérer une intention.

Faire de la transition un investissement accessible aux ménages

Le même raisonnement vaut pour les particuliers.

Beaucoup de politiques climatiques demandent aujourd’hui aux ménages de réaliser un investissement important maintenant pour économiser de l’argent plus tard. C’est rationnel sur Excel, cela l’est beaucoup moins pour un ménage qui ne dispose pas de 20 000 euros pour rénover son logement.
Une piste pourrait être de financer davantage le bien plutôt que son propriétaire.
Pour certaines rénovations lourdes, un financement de très long terme pourrait être attaché au logement et partiellement remboursé lors de sa revente, plutôt que d’exiger de son propriétaire actuel qu’il absorbe immédiatement toute la dépense. Le ménage bénéficierait dès aujourd’hui d’un logement plus confortable et moins énergivore ; une partie de l’investissement serait récupérée lorsque la valeur du bien est réalisée.
Ce type de mécanisme ne remplacera évidemment ni les aides sociales pour les ménages les plus fragiles ni le crédit bancaire classique. Mais il pourrait résoudre un problème souvent oublié, à savoir, que des investissements peuvent être économiquement rationnels et rester financièrement impossibles pour celui qui doit les réaliser.

Préparer la reconversion avant que l’emploi disparaisse

Une transition industrielle sérieuse ne peut pas raisonner uniquement en tonnes de CO2 et en milliards d’euros.
Derrière chaque transformation d’usine se trouvent des métiers. Or nous intervenons encore trop souvent après la fermeture d’un site, lorsque la reconversion devient une urgence sociale et politique.

Un autre chantier pourrait être celui d’un droit à la reconversion anticipée dans les secteurs engagés dans une transformation technologique majeure. Lorsqu’un métier est identifié comme fortement exposé à cinq ou dix ans, salarié, employeur et puissance publique pourraient financer une formation avant que l’emploi ne disparaisse.
Il y a une différence considérable entre former quelqu’un qui travaille encore et tenter de réparer les conséquences économiques, familiales et territoriales d’un licenciement.
La transition juste ne consiste pas à promettre que tous les emplois d’hier existeront demain. Elle consiste à éviter que ceux qui ont produit la richesse d’hier découvrent les transformations de demain lorsqu’il est déjà trop tard.

Investir pour le climat qui arrive, non pas pour celui d’hier

Nous parlons beaucoup de réduction des émissions ; nous parlons encore insuffisamment d’adaptation.
Pourtant, une école, une route, une usine ou un hôpital construits aujourd’hui fonctionneront parfois encore en 2070. I4CE souligne précisément que l’adaptation commence à entrer dans les décisions d’investissement des collectivités et que les futurs plans pluriannuels devront intégrer explicitement les vulnérabilités climatiques.
On pourrait aller plus loin avec un principe simple : tout investissement public important devrait être testé en considérant le climat de 2050, et non seulement selon les normes météorologiques du passé.

Températures, disponibilité de l’eau, inondations, retrait-gonflement des sols, incendies : construire aujourd’hui un actif public dont nous savons qu’il sera inadapté dans vingt ans constitue probablement l’une des formes les plus coûteuses de dette que nous puissions transmettre.
Ce contrôle ne devrait pas devenir une étude administrative supplémentaire de 200 pages. Une grille simple de risques, publique et vérifiable suffirait souvent.

Le vrai contrat à reconstruire

Aucune de ces pistes ne dispense des arbitrages politiques.
Il faudra toujours décider quelle part de la transition revient à l’État, aux entreprises et aux ménages ; quelles technologies soutenir ; jusqu’où protéger certaines industries ; quelle part de risque la collectivité accepte de prendre ; ou encore comment répartir les efforts entre générations et territoires.
Mais ces discussions seraient déjà plus utiles si elles portaient sur les vrais sujets.
La France dispose d’entreprises, d’ingénieurs, d’épargne, d’infrastructures et d’une électricité largement décarbonée. Elle dispose aussi de plans, de stratégies et d’objectifs en abondance. Ce qui manque parfois davantage, c’est la mécanique permettant de relier ces éléments : transformer une ambition publique en projet industriel, un projet industriel en investissement finançable et cet investissement en amélioration concrète de la vie quotidienne.
C’est peut-être cela, au fond, le nouveau contrat social de la transition : dire clairement ce que nous voulons construire, qui paie quoi, qui prend quel risque et ce que chacun peut raisonnablement attendre en retour.
Pas seulement une transition écologique, mais une transformation productive, sociale et climatique dont les règles seraient enfin compréhensibles.

Loïc JAEGERT-HUBER⁩
Dirigeant et conseiller stratégique – Industrie, infrastructures et finance climat

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