Pour une nouvelle alliance entre parents et école
Avant de parler de l’école, commençons par dire un mot des parents. Et oui, les parents, dont certains reprochent parfois à l’école de ne pas faire ce qu’eux-mêmes ont bien des difficultés à faire : faire réussir leur enfant, lui apprendre le respect, la politesse, la vie en collectivité…
N’ayons pas peur de le rappeler : les premiers éducateurs des enfants, ce sont bien les parents. Il est important de le réaffirmer et de repositionner le parent dans sa responsabilité première. Non pas pour le culpabiliser, comme le font parfois certains discours politiques à travers les expressions de « parents défaillants » ou « parents démissionnaires », en mettant sous pression des familles qui n’en ont souvent vraiment pas besoin. Mais parce que cette responsabilité est aussi consacrée par le droit : l’article 371-1 du Code civil confie aux parents la mission de protéger l’enfant dans sa sécurité, sa santé, sa vie privée et sa moralité, d’assurer son éducation et de permettre son développement, dans le respect dû à sa personne.
C’est donc en premier lieu le rôle des parents d’apporter à leur enfant les conditions de son bon développement, depuis ses premiers mois, en lui fournissant un cadre de sécurité, notamment à travers la relation d’attachement, puis en l’accompagnant progressivement vers l’autonomie et en lui donnant les moyens de trouver sa place dans la société.
Pourtant, le métier de parent ne s’apprend pas ! Et certainement pas à l’école. Que fait-on réellement pour aider les parents à assumer au mieux cette mission ? Non pas pour les suppléer ni pour déléguer leur rôle à une institution telle que l’école, mais pour leur permettre de l’exercer au mieux. Aujourd’hui, en dépit de tous les sites de soutien à la parentalité, livres, podcasts ou vidéos sur les réseaux sociaux, de nombreux parents disent se sentir dépassés par certaines dimensions de leur rôle : gestion des écrans, exercice de l’autorité, sujets sensibles, conciliation des temps… Les enquêtes récentes sur la parentalité témoignent de ces difficultés et parfois d’un véritable sentiment d’épuisement.
La politique publique de soutien à la parentalité reste par ailleurs difficilement lisible : municipalités, CAF, départements, État, associations et professionnels interviennent à des titres différents. L’offre existe — et l’État a d’ailleurs engagé une stratégie de soutien à la parentalité — mais elle demeure fragmentée et pas toujours identifiable du point de vue des familles. Une vraie ambiguïté subsiste : comment accompagner les parents sans leur dicter ce qu’ils doivent faire ? Il n’est pas question, à mon sens, d’imposer une norme unique de « bonne éducation », mais de partager les connaissances disponibles, y compris en matière de santé et de bien-être, afin de permettre aux parents de faire des choix éducatifs éclairés plutôt que des choix parfois faits par défaut. Une société ne peut pas à la fois proclamer que les parents sont les premiers éducateurs de leurs enfants et considérer que les aider à mieux exercer cette responsabilité constituerait nécessairement une intrusion dans la sphère familiale.
Cette question est d’autant plus importante que tous les parents ne disposent pas des mêmes ressources économiques, culturelles, relationnelles ou simplement du même temps pour exercer cette fonction. Responsabiliser les parents suppose donc aussi de leur donner les moyens d’exercer cette responsabilité.
Et c’est là qu’il est temps de parler de l’école. Car l’école a bien un rôle éducatif, et celui-ci est explicitement consacré par le Code de l’éducation. Son article L.111-2 dispose que « tout enfant a droit à une formation scolaire qui, complétant l’action de sa famille, concourt à son éducation ». Le même article précise que les familles sont associées à l’accomplissement de ces missions. Le droit tranche donc assez clairement la fausse opposition entre instruire et éduquer : l’école transmet des savoirs, mais cette instruction s’inscrit elle-même dans une mission éducative plus large, complémentaire de celle de la famille.
Éduquer ne consiste précisément pas seulement à transmettre. Sans surinterpréter l’étymologie du mot (ex – ducere), on peut retenir cette belle idée : éduquer, c’est aussi accompagner un enfant pour qu’il puisse progressivement sortir de lui-même, rencontrer l’altérité, développer son autonomie et devenir citoyen.
Toutefois, le contexte sociétal est parfois peu propice et les parents peuvent eux-mêmes être ambivalents sur le sujet : « c’est votre mission de faire réussir l’élève et de lui faire respecter les règles », mais en même temps : « si vous lui faites des remontrances ou si vous questionnez des pratiques qui touchent à la vie familiale, vous dépassez votre rôle ». Dans une société où la logique consumériste pénètre de nombreuses relations, l’école peut parfois être considérée comme un service — public d’ailleurs — auquel on demanderait une obligation de résultat, presque à la carte, sans toujours reconnaître qu’il s’agit d’une mission partagée de coéducation qui suppose un partenariat entre les parents et les acteurs éducatifs de l’école.
L’instituteur ou l’enseignant du secondaire peut alors être tenté de se retrancher derrière la seule transmission des savoirs, territoire professionnel apparemment moins contestable, pour ne pas donner le sentiment d’empiéter sur la sphère familiale. Or l’enseignant transmet aussi des valeurs communes, développe l’esprit critique et permet à l’élève de s’ouvrir aux autres et au monde. Il peut légitimement s’intéresser au sommeil, à l’organisation de l’élève ou à ses conditions de travail dès lors qu’elles ont une incidence directe sur les apprentissages. Cela ne signifie évidemment pas qu’il doive devenir psychologue, assistant social ou éducateur spécialisé.
Pourquoi, l’enseignant, peut-il malgré tout avoir tendance à se limiter ? Les raisons sont multiples : conditions d’exercice, charge de travail, sentiment de manque de reconnaissance, peur de la réaction de certains parents, mais aussi parfois sentiment de ne pas être suffisamment soutenu par l’institution lorsque son autorité professionnelle est contestée. La culture du « pas de vague », souvent dénoncée par les enseignants, peut contribuer à ce sentiment d’isolement. Il faut donc éviter une causalité trop simple : la crise d’attractivité et les départs du métier ont de nombreuses causes. Mais la capacité de l’institution à soutenir ses enseignants lorsqu’ils exercent légitimement leur mission éducative en fait bien partie.
On est en revanche bien loin de l’époque où la fonction enseignante bénéficiait dans la société et auprès des familles, d’un prestige et d’un magistère moral particuliers. Cela ne signifie pas que les enseignants ne seraient plus respectés par leurs élèves : les enquêtes montrent au contraire qu’une grande majorité d’entre eux déclarent se sentir respectés dans leurs relations quotidiennes avec les élèves. Le déclassement est d’une autre nature : il tient à la reconnaissance sociale du métier, à son attractivité, à sa rémunération, mais aussi au fait que la parole professionnelle de l’enseignant n’est plus investie de la même autorité évidente auprès de l’ensemble de la société et peut être davantage discutée, négociée ou contestée par les familles. Ce n’est pas nécessairement regrettable dans une société démocratique ; cela le devient lorsque la discussion se transforme en défiance systématique.
Attention toutefois à ne pas revendiquer le retour à une école passée fantasmée. Derrière l’autorité incontestée du maître existait aussi une école beaucoup plus sélective socialement, qui séparait et orientait très tôt les parcours. L’enjeu n’est donc pas de restaurer l’école des années 1950, verticale et autoritaire, mais de reconstruire une autorité éducative adaptée à une société démocratique. Nous avons la chance de porter l’ambition du collège pour tous : encore faut-il le faire fonctionner réellement et redonner comme objectif commun que tous les enfants puissent arriver à la fin de la 3e avec la maîtrise des connaissances fondamentales en français, en mathématiques, en histoire — imaginons des futurs citoyens qui ne sauraient rien de la Shoah, de la colonisation ou des Lumières — mais aussi en biologie et en sciences physiques.
L’ambition aujourd’hui devrait donc être de redonner une place à l’enseignant, dont le métier connaît un réel déclassement social, non pas pour en refaire le professeur à l’ancienne mais pour reconnaître pleinement sa double fonction d’enseignant et d’éducateur. L’enseignant a une mission éducative ; cela ne signifie pas qu’il doive exercer tous les métiers de l’éducation.
Et s’il faut, pour les situations les plus complexes, s’appuyer davantage sur des personnels spécialisés — éducateurs spécialisés, personnels sociaux, psychologues ou autres professionnels — intervenant dans ou autour de l’école en lien étroit avec les familles, n’hésitons plus. La réponse est probablement dans des équipes éducatives davantage pluridisciplinaires et dans une alliance reconstruite entre parents et école, chacun dans son rôle mais jamais chacun de son côté.
Car le coût du renoncement à la réussite éducative est immense : financier, bien sûr, à travers le chômage, la précarité et les dépenses sociales qu’alimentent les ruptures de parcours ; mais aussi humain et démocratique. La question n’est finalement pas de savoir qui, des parents ou de l’école, doit éduquer nos enfants. Les parents sont leurs premiers éducateurs ; l’école complète leur action en instruisant et en éduquant à la vie commune. C’est cette alliance, aujourd’hui fragilisée, qu’il nous faut reconstruire.
Alexis Adalla Charpiot
Président de l’association Flèche
Repères et sources
- Code civil, art. 371-1 : autorité parentale, éducation et développement de l’enfant.
- Code de l’éducation, art. L.111-2 : la formation scolaire complète l’action de la famille et concourt à l’éducation de l’enfant.
- UNAF, Baromètre des familles 2024 : difficultés rencontrées par les parents, notamment autour des écrans et de l’exercice du rôle parental.
- Ministère chargé des Solidarités, stratégie de soutien à la parentalité et Assises nationales du soutien à la parentalité.
- DEPP, enquêtes sur le climat scolaire et les personnels : respect ressenti dans les relations avec les élèves et situations de contestation de l’exercice professionnel.
- OCDE, TALIS : conditions de travail, reconnaissance, satisfaction professionnelle et attractivité du métier enseignant.
LE NOUVEAU CONTRAT SOCIAL Think Tank : Pour une nouvelle politique citoyenne